27 avril 2012

Bruno Nuytten : un réalisateur atypique

En 2000, Bruno Nuytten est interviewé par le site Objectif cinéma, à l'occasion de la sortie de son film Passionnément avec Charlotte Gainsbourg et Gérard Lanvin.
Une interview fleuve où il se livre sur sa carrière, ses choix ...et Isabelle.
... A quand un nouveau film ?




Interview prise sur le site Objectif cinéma ,

Entretien réalisé en 2000 à Paris
Par Bernard PAYEN


Dans un café proche de la gare Montparnasse, en juin 2000, Bruno Nuytten nous a accordé un entretien, alors que son beau film "Passionnément" (troisième long métrage), resté au placard pendant un an, sortait sur les écrans avant d'en disparaître injustement quasi aussitôt.
Le retour sur l'itinéraire de cet ancien chef-opérateur devenu réalisateur, l'autopsie d'un film sacrifié, Jean-Luc Godard et Détective, Camille Claudel et Isabelle Adjani, sont quelques-uns des sujets abordés lors de cette rencontre.


Objectif Cinéma : Quelle a été votre formation ? Bruno Nuytten : Au départ je souhaitais être dessinateur humoristique. J'ai préparé le concours des Arts-Décos et je l'ai raté. J'ai préparé l'IDHEC comme technicien, je l'ai manqué aussi. J'ai voulu faire ensuite l'école de Lodz en Pologne mais il fallait apprendre le polonais pendant trois ou cinq mois avant de pouvoir se présenter au concours d'entrée. J'ai même voulu faire une école qui n'existe pas : j'avais lu dans le dictionnaire Sadoul qu'existait l'école de Brighton en Angleterre. En fait c'était pour évoquer trois cinéastes muets qui avaient tourné quelques plans à Brighton ! Quand j'ai appelé la municipalité de Brighton, ils n'avaient jamais entendu parler de cinéma ou de cinéastes à Brighton ! Mais c'est peut-être l'école que j'aurais préféré faire à vrai dire !

Je suis entré finalement à l'INSAS en Belgique qui venait d'ouvrir ses portes sur le modèle de Lodz. Là-bas, je me suis à mis à dessiner comme un fou ! J'ai finalement arrêté les études en Belgique avant la fin pour pouvoir passer un BTS en France, pour pouvoir travailler. A l'époque c'était très dur de travailler dans la profession sans diplômes. Il fallait faire des dizaines de stages avant d'avoir une carte professionnelle !

Objectif Cinéma (c) D.R.
En préparant l'IDHEC, j'avais fait une rencontre assez forte avec Noël Burch, qui donnait quelques cours. Il parlait beaucoup de l'espace-temps, n'avait pas encore écrit "praxis du cinéma" qui est en fait le résumé des cours qu'il nous a donnés. J'aimais beaucoup l'homme, qui était un pur échappé des Etats-Unis, comme on en trouve uniquement en France ! A l'époque j'étais très fasciné par le cinéma underground américain et Burch connaissait bien l'école new-yorkaise qui était déjà très en place. J'aimais beaucoup le festival de Knokke-le-Zoute. Il n'y a que ça qui m'intéressait avec le dessin.

(...) Mon premier long métrage comme chef-opérateur s'appelait "le chien", réalisé par un new-yorkais, Lee Jaffe, un junkie grave qui est devenu peintre aujourd'hui et qui avait eu un prix à Knokke après avoir filmé en un plan-séquence sa pendaison à un des grands ponts de Brooklyn... Il y avait aussi le français Jacques Robiolles qu'on a tous vu réclamer cent balles à Jean-Pierre Léaud dans les films de Truffaut. J'ai tourné plusieurs fois avec lui : une fois, on n'a pas tourné parce qu'il n'y avait pas de caméra, une autre fois le film était périmé, il n'y avait rien dessus. On était vraiment dans une perspective totalement underground ! Il a quand même fait quelques films assez beaux. Je me souviens de son moyen métrage "les yeux de maman sont des étoiles". Avec Yvan Lagrange qui était étudiant à l'INSAS en même temps que moi et qui faisait aussi un cinéma parallèle, on a tourné "Tristan et Yseult"...


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Objectif Cinéma : "Passionnément", votre dernier film, est un film qui échappe aux normes, un peu comme "Double messieurs"de Jean-François Stévenin auquel vous aviez participé (même si les deux films n'ont absolument rien à voir)...
Bruno Nuytten : Je n'ai pas officiellement participé à l'écriture de "double messieurs" J'avais beaucoup aimé "passe-montagne" le premier film de Jean-François Stévenin, je l'ai rencontré sur le tournage de "barocco" où il avait un petit rôle. On est devenus assez proches. Il avait depuis un moment en tête son histoire de "double-messieurs" qu'il m'avait raconté un soir. Rien n'était écrit. Stévenin a un rapport assez compliqué à l'exécution des choses : il préfère rêver longtemps sur la formation ou la formulation d'une chose mais l'exécution l'angoisse terriblement. Un jour, avec Jacky Berroyer, inconnu à l'époque, on est partis dans le Jura de Stévenin. On passait nos journées sur une barque au milieu d'un lac, et Jean-François nous racontait cette histoire Jacky et moi participions à son élaboration. Stévenin devait enregistrer ça quelque part. Et puis ça n'a pas avancé. Un jour, j'ai envoyé un synopsis, une continuité un peu dialoguée, à Jean-François en lui disant "voilà ce que tu nous a raconté dans la barque, je ne fais que le restituer."

Et puis il ne m'a jamais vraiment rappelé par rapport à ça. Je crois que ça l'a pas du tout intéressé que je m'en mêle autant. Quinze jours avant de commencer le tournage, il est venu me voir en me demandant de ne pas faire la photo de son film. Je crois qu'il a eu peur d'un trop grand engagement de ma part sur ce film. Ce que je peux très bien comprendre maintenant. Mais à l'époque ça m'a blessé, comme peuvent le faire des blessures amicales. Comme il a fait faire la photo par Pascal Marty qui avait été mon assistant, on restait dans la même famille.
J'ai toujours eu une façon bizarre de fonctionner quand j'étais chef-opérateur. Il fallait vraiment que je sois acteur du film à ma façon.

Objectif Cinéma (c) D.R.
Si je ne l'étais pas, ça m'ennuyait à mourir. Au début, j'ai eu la chance de l'être assez souvent. Je m'investissais beaucoup dans des projets pour lesquels je n'étais pas forcément sollicité au départ, mais je crois que mon enthousiasme encourageait d'une certaine manière les projets des gens que je croisais, et réciproquement. Cela a donné lieu à des rencontres très fortes et à des résultats.

Du jour où j'ai été sollicité comme technicien "professionnel", je ne me sentais plus à ma place, je m'ennuyais à mourir, je ne comprenais pas ce qu'on me demandait. Et en plus les résultats n'étaient pas bons. J'ai d'ailleurs commencé alors à avoir peur et je me suis même dit que je n'étais pas fait pour ce boulot-là.

Objectif Cinéma : A partir de quel moment avez-vous ressenti cela ?

Bruno Nuytten : C'est venu très tôt. Au bout d'une dizaine de films, alors que j'en ai fait en tout que trente ou trente-cinq. Au bout de cinq ans de pratique, j'en avais déjà marre. J'essayais surtout désespérément de retrouver le désir que j'avais eu à l'origine dans des situations qui me ressemblaient davantage


Objectif Cinéma : Comment a pris corps le projet de "passionnément" ?

Objectif Cinéma (c) D.R.

Bruno Nuytten : Il y avait cette envie d'être "à côté" en se disant qu'être "à côté" c'est aussi être quelque part, que ce n'est pas forcément la place la plus inusitée qui est la moins intéressante. Quelquefois c'est d'ailleurs la place que les gens cherchent aussi en allant au spectacle ou en lisant un livre. On peut prendre du plaisir à être "à côté de la plaque" car on est tellement trop souvent sur la plaque que ça finit par être un peu usant.

Il y avait aussi une ambition plus secrète : faire un film qu'on aurait retrouvé, un film qui daterait d'il y a quinze ans, qui n'aurait jamais été sorti à l'époque, qu'on aurait retrouvé. Enfin, cette fixation sur deux faits divers : le premier remonte à quinze ans et l'autre était complémentaire et plus récent.



Objectif Cinéma : Quels étaient ces faits divers ?

Bruno Nuytten : Le plus récent, c'était "les amants du Paris-Vintimille" : un jeune homme de vingt-cinq ans a une liaison amoureuse et passionnelle pour une jeune fille de quinze ans. On n'a jamais très bien compris ce qui s'est passé : alors qu'ils avaient l'accord de leurs parents, et qu'ils attendaient la majorité de la jeune fille pour pouvoir se marier, ils se sont jetés ensemble sous un train. J'avais vu quelques articles sur cette histoire, arrivée à la fin des années 80. Comme les parents étaient meurtris par la mort de leurs enfants, ils se sont livrés un peu à la presse, on en a parlé. Alors que dans le fait divers d'origine de mon film (les deux voitures qui se percutent), j'en ai entendu très peu parler, je pense que les familles ont préféré étouffer cette histoire.

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Ces deux faits divers ont rejailli sur des choses intimes et personnelles de l'époque et me mettaient dans l'urgence de tourner cette histoire en 1985. J'aurais aimé pouvoir tourner ce film à cette époque. Puis le temps a passé, j'ai oublié ce projet, jusqu'à ce que Jean-Louis Livi s'y intéresse. On se demande alors ce qui peut intéresser un producteur dans cette histoire, quinze ans après... C'est très embêtant d'avoir dans les mains un sujet qui date trop. Il faut alors faire un livre et en parler comme d'un film qui ne se fera jamais. Mais vouloir le réaliser quinze ans plus tard est un tout petit peu difficile : c'est comme rouvrir une plaie à vif.

Mon grand problème est d'avoir toujours été en décalage par rapport à ce que je voulais faire. Quand j'ai fait "Albert souffre" par exemple, je l'ai fait sérieusement comme mon premier film. Tout le monde a pris ça pour une boutade parce que ce film arrivait après "Camille Claudel", mais c'était mon premier film, celui que j'aurais aimé faire au début des années 70, même si à l'époque la musique aurait été différente et la forme des choses aussi. Je l'ai peut-être fait trente ans trop tard !
Et j'ai peut-être fait " Camille Claudel" vingt-cinq ans trop tôt ! Celui-là aurait dû être mon dernier film ! J'ai réussi à faire un "classique", qui n'a d'ailleurs jamais vraiment été considéré comme tel, sauf peut-être par les américains. Alors que "Van Gogh" de Pialat, qui est au fond un film très moderne, est considéré comme un "classique".

Pour faire une parenthèse, cela aurait d'ailleurs été plus juste d'appeler le film "Dutronc" et que le film parle de Van Gogh !

Objectif Cinéma : C'est curieux comme ces deux films sont aussi des documentaires secrets sur les acteurs qui les incarnent...
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Bruno Nuytten : Absolument, vous êtes le premier à me dire ça. Je n'ai jamais lu ça nulle part. La seule chose intéressante que j'ai découverte en parlant avec un journaliste, c'est qu'en fait je m'étais mis moi-même en scène dans l'inversion des pouvoirs : à l'issue du film j'étais devenu Camille Claudel et Isabelle Adjani était devenue Rodin. Et là je suis de plus en plus Camille Claudel, même si je ne suis pas encore à l'asile ! On n'échappe jamais aux choses délicates, fragiles, et humaines qu'on touche.

(...) Le cinéma, c'est un champ opératoire pour moi, il y a beaucoup de gens très actifs autour d'une plaie ou d'un organe à faire survivre... J'adore être sur un plateau de cinéma quand tout se passe bien et qu'on est bien entouré. C'est un rendez-vous de chirurgien, des gens sont là pour l'objet film, il y en a malheureusement de moins en moins. C'est toute une époque qui va disparaître. Et pourquoi pas ? Et tant mieux ! Et vive les petites caméras, etc... Il faut que ça vive de toute façon. Je comprends très bien les directions prises par Godard... Pour y arriver, je crois qu'il faut en être passé non pas par le maximalisme mais par d'autres choses. Se livrer directement au minimalisme en sortant de la Femis, ça vous laisse dans un couloir très étroit... Alors il faut beaucoup beaucoup de talent...


Objectif Cinéma (c) D.R.
Objectif Cinéma : On peut citer la trajectoire d'Alain Cavalier passant peu à peu de films conçus de manière "traditionnelle" à une logique nettement plus minimaliste
Bruno Nuytten : Oui, et il en parle très bien justement, de sa chambre, sa mansarde et sa petite caméra Hi8. C'est un "homme sans enfants", même s'il a une fille. Il y a quelque chose d'un peu monastique dans son choix minimaliste actuel, qui à mon avis donnera lieu à des choses passionnantes. Mais qu'on verra où ? C'est moins clair. Arte ne durera pas éternellement sous sa forme actuelle. Arte, c'est une illusion politique qui perdure. Un mauvais coup et Arte disparaît. C'est une chaîne très fragile. Il faut être vigilant.

Objectif Cinéma : Patrick Leboutte de la revue "l'image le monde" pense qu'un cinéaste doit être comme un boulanger faisant son pain : il doit travailler tous les jours. Qu'en pensez vous ?
Objectif Cinéma (c) D.R.
Bruno Nuytten : Je rêverais de pouvoir faire ça mais j'en suis incapable. Je ne suis pas d'accord avec ça. Le romanesque n'est pas une chose quotidienne, c'est un principe d'accumulation de choses, il faut apprendre à garder beaucoup, mais ce n'est pas en filmant qu'on garde, à mon avis. Je pense plus à des notes prises au hasard sur un bout de papier ou à des choses qu'on raconte parce que c'est la seule façon de s'en souvenir. J'aimerais pouvoir accumuler les images, c'est une façon de se désinhiber totalement. Pas pas rapport aux instruments, qui sont simples, mais par rapport à l'idée de filmer quelque chose, de mettre quelque chose dans un cadre qui parle ou qui fait du bruit C'est une chose qui me parait extrêmement compliquée. J'ai d'ailleurs toujours ressenti ça comme quelque chose de "dégueulasse", sauf si on se pose vraiment la question de savoir pourquoi ça pourrait être ou non "dégueulasse". Mais c'est difficile, quelquefois on n'a pas la réponse. Et l'urgence fait qu'on a besoin d'y aller de toute façon. Mais après quand on revoit ce qu'on a filmé sur une table de montage, on se pose de drôles de questions sur son utilité : pourquoi montrer ça et pouquoi le montrer comme ça...



Objectif Cinéma : Mais dégueulasse dans quel sens ?
Bruno Nuytten : A tous points de vue. C'est dégueulasse dans le sens où il y a quelque chose d'extrêmement immonde à vouloir voler du réel comme ça. Qu'on reconstitue les choses ou qu'elles soient effectivement sorties du réel (mais si on les reconstitue, elles sont sorties du réel aussi). Ces culs d'entonnoir que sont les appareils à filmer ont un côté suçeur : ce que j'appelle un côté "dégueulasse". On suçe du réel. C'est très inhibant ! J'ai eu des difficultés quand j'étais chef-opérateur. Parfois, j'avais l'impression que l'acteur allait partir à gauche et moi à droite ! A en trembler de peur ! Je souhaitais rester dans le réel pour ne pas passer de l'autre côté du miroir.

Il y a aussi des moments de bonheur inexplicables derrière la caméra : quand tout est juste, l'absence de questions provoque un vrai bonheur de fatigue, la fatigue de l'exécution d'une chose qui a l'air relativement un tout petit peu importante à ce moment-là entre des personnes qui sont évidemment concernées.
Mais pour revenir à cette perspective de voir des images partout, cela m'angoisse terriblement...


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Objectif Cinéma : Comment le spectateur grand public peut faire le tri aujourd'hui parmi les images qu'il reçoit ?
Bruno Nuytten : Personne ne peut plus faire le tri. Soit on l'impression de le faire et on lit "Télérama", "les Cahiers du Cinéma", "les Inrockuptibles". Ce n'est qu'une impression car on est confrontés très rapidement à une forme de sectarisme, d'étroitesse de pensée des uns et des autres qui ne donne envie d'acheter que "Pariscope" ou alors on a vingt ans, on ne pense à rien, on ne lit rien et c'est une autre façon aussi d'aborder un film, comme une friandise. On va voir ce qui est le plus efficace en représentation de friandise.

Objectif Cinéma : J'espère quand même qu'il existe encore des spectateurs buissonniers...
Bruno Nuytten : Au flair, au hasard ? Ils n'ont pas le temps ! Je pense toujours qu'il y a eu des buissonniers qui ne sont pas allés voir mon film ! C'est difficile, il faut y aller tout de suite, le premier jour... Le premier jour il faut avoir 20 ans c'est de la grosse friandise ! C'est "Pokemon" le premier jour ! C'est pas "passionnément" en tous cas !

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Objectif Cinéma : Pour revenir à "passionnément", certains ont été déconcertés par les parti-pris narratifs. Les flash-backs par exemple ne sont absolument pas scolaires. Il y en a deux dans le film et ils ne sont absolument pas gratuits. Il est intéressant de voir les signes d'une histoire passée affleurer progressivement au présent de la narration.
Bruno Nuytten : Il me semblait que c'était un procédé très romanesque. J'avais envie que le spectateur puisse se laisser aller au film sans à-priori. Si c'est le cas, il aura effectivement du mal à suivre parce que des éléments sŒembrouillent, s'expliquent mal, se contredisent, avant de s'éclaircir enfin. Je reconnais que c'est parfois un peu épais et explicatif. Mais c'était indispensable, car on m'a fait très tôt remarquer que personne n'allait comprendre. C'est un film très simple d'accès mais bâti sur un principe de flash-back dans le flash-back qui vient tout au début du film et qui n'embête plus personne ensuite. A part l'épilogue où on revient au présent

Objectif Cinéma : Mais certains spectateurs sont persuadés d'avoir vu plusieurs flash-backs dans le film !

Bruno Nuytten : On m'a raconté que plusieurs personnes, surtout des journalistes, disaient que Charlotte Gainsbourg n'avait plus l'âge de jouer une fille de quinze ans...alors qu'elle joue le rôle d'une fille de 26-27 ans dans le film mais qu'effectivement on fait allusion à ce qu'elle était treize ans plus tôt. Cela veut dire qu'ils n'ont absolument pas vu le film !

Objectif Cinéma : C'est intéressant en même temps : cela veut dire que le passé est présent de manière subliminale...

Bruno Nuytten : Complètement. Que se passe-t'il si quelqu'un arrête de fonctionner après son premier chagrin d'amour à quinze ans ? Il grandit, il vieillit, mais reste figé dans ce temps. Alice vit comme une jeune fille de quinze ans alors qu'elle en a presque trente. C'est de la folie, mais je ne voulais pas qu'elle soit perçue comme ridicule, je voulais que ce personnage soit extrêmement touchant à cause de cela. Qu'elle soit arrêtée dans le temps en contenant le plaisir qu'elle a eu il y a quinze ans avec cet homme. Même si elle est mince comme un fil, c'est une fille très sexuée. Je la trouvais riche comme peuvent l'être aussi les grandes anorexiques, avec une personnalité extrêmement puissante, violente, intègre.


Objectif Cinéma : Elle est filmée de manière sensuelle...comme cette scène où elle plonge nue dans la Méditerrannée, à l'aube...

Bruno Nuytten : De la sensualité au deuxième degré : cette mer qui la sépare de cet homme dans son bateau, c'est une manière de se rapprocher de lui. Il y a aussi un hommage discret et personnel à "Pierrot le fou" car la séquence est tournée devant la maison qu'on voit dans le film de Godard. Il y a aussi un côté "Contrebandiers de moonfleet" dans cette scène, qui figure la partie invisible de l'histoire (la fuite du Brésil).



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Objectif Cinéma : Le film fait songer aussi inévitablement à "la femme d'à côté"

Bruno Nuytten : Complètement. Et aussi à "Jules et Jim" pour la fin (la détermination de Jeanne Moreau à se suicider avec l'un des deux) et la détermination obsessionnelle d'Adèle H pour l'amour de cet homme qui n'est pas amoureux d'elle et ne la connait quasiment pas ("l"histoire d'Adèle H"). Dans la nature de l'obsession amoureuse du personnage d'Alice, on retrouve le même type de comportement mais moins maladif que dans le cas d'Adèle H. "La chambre verte" fait aussi allusion à ça, à ces gens qui n'arrivent pas à faire le deuil des histoires d'amour. C'est une thématique assez fréquente chez Truffaut, qui en fait le cinéaste de l'amour en France dans les années 70-80. Cette tendance à filmer des idées noires sur l'amour m'a toujours beaucoup séduite.
Objectif Cinéma : Il y a un aspect clairement mélancolique dans votre film si on se place du point de vue de la petite fille devenue grande à l'origine du flash-back..
Comment va t-elle vivre avec cette histoire ? Je mets en relation le plan final de "passionnément" avec ce plan presque documentaire de la petite fille au 14 juillet filmée avec son père lors de la fête...


Bruno Nuytten : Non seulement vous avez raison mais en plus je voulais mettre la même musique, mais cela ne marchait pas. Je l'ai d'abord monté avec la chanson de Jean Sablon qu'on entend sur la séquence où on voit la fille et le père ensemble pour la dernière fois. Autant ça passe dans le bal du 14 juillet parce qu'elle est kitch, dans le panoramique c'était plus juste, ça éclairait davantage la séquence mais c'était moins libératoire. Si j'avais eu les moyens, j'aurais acheté les droits d'un titre de Lenine, quelque chose de très dansant, de très actuel mais les transactions avec les éditeurs de musiques brésiliennes sont extrêmement complexes. J'ai essayé de mettre la chanson de Piaf mais ça introduisait l'idée que Faustine allait retrouver Loïc à la fin du plan. Je n'aimais pas cette finalité, je préférais le personnage libre de faire ce qu'il voulait. J'ai donc mis cette musique sans queue ni tête mais qui est déjà dans le film lors de la séquence du dîner où tout le monde se fait la gueule.



Objectif Cinéma : Comment le film a t-il été reçu par l"équipe et le producteur ? Quelles ont été leurs réactions ?

Bruno Nuytten : Le film a été fini il y a plus d'un an, fin avril 99. J'ai d'abord fait une projection pour le producteur Jean-Louis Livi, quelques techniciens et les acteurs. J'ai vu des acteurs absolument enchantés d'avoir participé à ce film, j'espère qu'ils le sont toujours malgré l'échec, et j'ai vu un producteur très heureux. A partir de là, le film n'est pas sorti. Il était d'abord question de le sortir le 31 juillet 1999 dans trois salles. J'avais l'impression que ce n'était pas juste, j'ai résisté. Autant mettre le film à la poubelle. J'ai réussi à faire changer d'avis le producteur. Tout cela s'est fait dans des réunions auxquelles je n'étais pas convié. Je n'ai jamais rencontré les gens d'Océan Films mais c'est vrai que je n'ai pas cherché à les rencontrer non plus. Le film devait ensuite sortir en janvier, puis non, etc, jusqu'au 31 mai 1999.


Objectif Cinéma : Il est resté un an au placard en fait

Bruno Nuytten : Oui. Et il aurait pu y rester...


Objectif Cinéma : Plus longtemps ?

Bruno Nuytten : Non, ça coute de l'argent de laisser un film au placard. Des agios couraient, ça ne fait plaisir à personne. En plus il faut que le producteur récupére son fond de soutien. Il faut qu'il sorte au moins une journée dans une salle. Ou une séance dans une salle payante. J'ai cru après le mois de janvier que le film ne sortirait pas mais les succès de Charlotte Gainsbourg dans "la bûche" et de Lanvin dans "le goût des autres", tournés tous deux longtemps après le mien et sortis avant, ont redonné une chance au film. Après Cannes, le circuit Gaumont s'est dit "pourquoi pas ? Tentons le coup pendant une semaine mais on le débarque ensuite s'il n'y pas d'entrées." Et c'est ce qui s'est passé. Il n'y a pas eu un nombre d'entrées indispensable à l'ambition du projet. Donc c'est comme s'il n'y en avait pas eu du tout. Et quitte à ce qu'il n'y en ait pas, autant qu'il n'y en ait pas du tout. Parce qu'après ça coûte de l'argent et ça n'intéresse plus personne. Au bout du compte ça va coûter de l'argent à France 3, TPS et au producteur... C'est France 3 le grand perdant dans tout ça car ils ont mis 15 millions de francs dans l'opération, ça leur fait un espace d'1h40 dans deux ans en prime time même s'il va avoir du mal à être programmé en prime time...


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Objectif Cinéma : Les distributeurs ne savent que faire de films sans cibles commerciales exactes.
Bruno Nuytten : J'en ai marre d'entendre le mot atypique à propos de mes films. C'était déjà le cas pour "Albert souffre". J'entends aussi ce mot pour la moindre chose qui ne ressemble pas au reste. A la base, le mot n'a pas de connotation négative. Mais il l'est devenu. Parce qu'en terme de commerce, quelque chose d'atypique n'est pas vendable. Et c'est normal : la chaîne se fait toujours à l'envers : la confiserie fait l'exploitant, l'exploitant fait le distributeur, le distributeur fait le producteur sauf que le producteur n'est pas un fabricant de confiseries !

Objectif Cinéma : Est-ce que "Albert souffre" avait connu les mêmes difficultés pour sortir ?
Bruno Nuytten : "Albert souffre" avait coûté huit millions de francs. Entre les Soficas, l'avance sur recettes, il n'a coûté d'argent à personne. Albert Koski avait avancé un million de francs pour faire démarrer le projet (il a récupéré après son argent), on est allé distribuer des tracts dans Paris à sa sortie, ce n'était pas du tout la même chose ! J'avais dessiné l'affiche moi-même... On a quand même fait 80000 entrées l'air de rien... 80000 entrées France ! J'aurais du me repencher sur le montage, le début ne fonctionne pas bien, il y a des tas de défauts... C'était "atypique" !

Objectif Cinéma : Impossible de le voir aujourd'hui !
Bruno Nuytten : Il a jamais été édité en K7, j'ai une K7 que ma mère avait enregistré par hasard un jour à la télé, je sais qu'il est passé quatre fois sur Cinéfaz, une chaine de TPS, il n'y a pas longtemps et cinq fois sur Canal Plus à l'époque. Si un festival du film "atypique" existait un jour, j'aurais peut-être la chance d'y voir projeter mes films !

Objectif Cinéma : Est-ce que des personnes de la profession se sont manifestées pour vous dire ce qu'ils pensaient de votre film ?
Bruno Nuytten : Contrairement à ce qu'on pense, ce n'est pas une profession où les gens se manifestent. Je l'ai beaucoup fait quand j'étais chef-opérateur. Dès que je voyais une photo que je trouvais formidable, j'appelais le type pour lui dire. Je me suis fait les pires ennemis du monde ! Certains ont trouvé cette démarche très suspecte : ça ne se fait pas. Du moins en France. Ce qui revenait assez souvent, c'était "mais qu'est-ce qu'il me veut ?" Je n'ose plus le faire. Les gens sont compliqués et ne le font pas. Mais parfois ça fait du bien de l'entendre. Ils le font le soir des "César" sans doute.


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Objectif Cinéma : Mais ce n'est pas toujours sincère ce soir-là...
Bruno Nuytten : La sincérité est faussée parce qu'ils ne voient que les films qui marchent. Ils ne peuvent juger de la qualité des autres puisqu'ils ne les voient pas.

Objectif Cinéma : Etiez-vous bien entouré sur le tournage de "passionnément" ?
Bruno Nuytten : J'avais confiance en Eric Gautier qui avait fait la photo d'"Albert souffre", il a aussi été stagiaire sur "la vie est un roman" et mon éléve (à Vaugirard) il y a très longtemps. J'ai suivi ensuite son parcours. Il aime vraiment le cinéma, tout comme l'ingénieur du son ou la monteuse. Oui, j'étais bien entouré. Après, il est vrai que les techniciens qui connaissent et qui aiment encore le cinéma sont rares.

Objectif Cinéma : C'est ce que dit Godard en somme...
Bruno Nuytten : Il l'a dit avant tout le monde. Il s'en est rendu plus compte plus vite que les autres.
Mais ça s'est généralisé. Les gens sur les plateaux n'aiment pas le cinéma.


Objectif Cinéma : D'où ça vient ?
Bruno Nuytten : Un plateau de cinéma n'est jamais qu'une représentation microscopique du drame des relations entre les dirigeants et les dirigés.

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Objectif Cinéma : Qu'est-ce que c'était que cette histoire de caméra introduite par Godard sur le tournage de "Détective" ?
Bruno Nuytten : C'est une question que personne ne s'est jamais posée. Dès le premier jour de tournage, il y avait un type avec une caméra : il était sensé faire un making of. Qui a demandé à cette caméra d'être là ? On ne l'a jamais su. Godard était comme toujours coproducteur de son film. Je ne vois pas Alain Sarde (le producteur du film) imposer un making of, ce n'était pas son genre. Donc je peux supposer que c'est Godard qui a souhaité qu'on fasse un making of sur son film. Jusque-là tout va bien. Sauf que ce pauvre garçon qui tenait la caméra était un peu traité comme nous : certains jours, il n'avait pas le droit de mettre les pieds sur le plateau, d'autres jours, il était chaleureusement invité à tourner par Godard. Cette caméra avait un autre usage. Quand j'ai vu Godard faire un signe à ce type pour filmer une conversation problématique entre lui et moi basée sur la mauvaise foi, je me suis dit que j'étais tombé dans un piège. Voilà un moment de réel dangereux car hors contexte : on ne sait pas ce qui précéde, ce qui suit, et après on le voit à la télévision. L'équipe de "cinéma cinémas" s'en est emparé pour la première fois Contexte : la leçon du maître à un pauvre crétin qui n'y comprend rien (le pauvre crétin c'était moi).
Puis les années passent et le même extrait repasse dans l'émission "Godard et la télévision" puis en juin dernier dans un portrait de Johnny Halliday sur Canal Plus. Toujours la même séquence tronquée. "Cinema Cinémas" aurait du s'interroger sur l'origine de cette séquence. Qui a commandité ça ? Qu'est-ce qui se passe avant et après ? Car avant il y avait une question posée à Godard qui l'a mis en rogne. Elle n'est pas dans le film et la chute non plus.


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Objectif Cinéma : Quelle était cette question ?
Bruno Nuytten : On était en plein été. Et Godard ne voulait pas que j'éclaire. J'avais un réflecteur et le droit d'allumer de temps en temps une lampe qu'il éteignait généralement pendant qu'on tournait. C'était un jeu du chat et de la souris. Dans une scène où Johnny était filmé de dos devant une fenêtre, face à lui, il y avait une façade éclairée plein soleil, blanche à hurler, qui devait faire 64 de diaph', à l'intérieur il y avait un-quatre. J'ai dit à Jean-Luc "qu'est-ce que tu veux voir ? Dehors, dedans, ou un peu des deux ?". Il y a eu un silence. Et Godard a dit "ben voilà, il a pas lu le scénario, c'est toujours pareil, personne ne lit le scénario, tout le monde s'en fout..." et c'est parti là-dessus. Il a monté alors le ton "de toute façon vous n'avez rien inventé vous les techniciens, etc".

Objectif Cinéma : Peut-être que finalement cet épisode se retourne contre lui ?
Bruno Nuytten : D'abord ce serait dommage que ça se retourne contre lui, ensuite rien ne peut vraiment se retourner contre Godard.

Objectif Cinéma : Mais ça entretient l'idée que Godard n'aime pas les techniciens et préfère travailler seul...
Bruno Nuytten : Je ne sais pas si ça disait vraiment ça. Je l'ai rencontré au moment où il n'avait plus vraiment envie de travailler avec des opérateurs. Pourquoi m'avoir choisi ? Je ne lui avais rien demandé. Je ne sais pas si c'est lui ou la production mais quelqu'un m'a quand même fait appeler un jour pour faire ce film ! Je ne connaissais pas Johnny , un peu Nathalie Baye. J'avais déjà travaillé avec Sarde, mais je n'avais jamais rencontré Godard de ma vie. C'est très bizarre de me choisir et de m'écarter dès le premier jour ! Alors évidemment dans ces moments-là, on peut dire "merde" à un mec et se casser. Je me suis trouvé deux fois dans cette situation, une fois avec Godard et l'autre avec Zulawski à Berlin. Le moment où on a envie de quitter le plateau arrive très vite et on ne le fait pas. On préfère montrer qu'on va durer jusqu'au bout et on sort usé de là. Je me suis posé alors quelques questions fondamentales sur ce que je faisais.

Objectif Cinéma : Travailler avec Eric Gautier ne vous a pas posé autant de problèmes ?
Bruno Nuytten : Il a quand même changé depuis "Albert souffre". Il a été au contact de cinéastes très en vue, il a donné beaucoup à Chéreau à l'occasion de "ceux qui m'aiment prendront le train". Il lui a donné une matière qui lui ressemble (cette façon de brutaliser un peu tout ressemble au théâtre de Chéreau, son théâtre aurait pu être filmé comme cela à certains moments).
Eric est un merveilleux cadreur, très intelligent, ce n'est pas un cadreur musclé, il se laisse aller dans sa sensation ou ses sentiments de ce qui est à filmer, et son corps suit. Le grand sportif qui arrive en baskets, c'est souvent à éviter... Eric a une vraie élégance, il aime les acteurs. On a une approche similaire : par exemple ça ne sert à rien de commencer le matin à neuf heures pour faire le premier plan. Il faut réfléchir et essayer de trouver quelque chose. Mais si le premier plan n'est pas en boîte le soir, tout le monde s'angoisse ! Avec Eric, on ne tournait jamais avant quatre heures de présence sur le plateau.
Objectif Cinéma : Pourquoi "Camille Claudel" n'est pas devenu le film personnel que vous auriez voulu qu'il soit ?

Bruno Nuytten : Il l'était jusqu'à la post-production. Il a cessé de l'être avec le mixage et la musique. J'ai fait une version "film d'auteur" qui dure deux heures et qui n'a jamais été finalisée. C'était une version tellement minimaliste et intimiste, dépourvue de tous les moyens qu'on m'avait donnés. Ce n'était pas le film que Fechner avait produit, il craignait qu'on paraisse alors ridicules après l'attente qu'avait pu susciter le film. Je me suis réapproprié la version américaine. J'en ai enlevé une 1/2 heure, j'ai refait le mixage et j'ai enlevé la musique. La version américaine est ma préférée. Outre celle-ci, il y a la version en quatres épisodes pour France 2, la version de 2h50 sortie en salles, et la version courte de 2h que personne n'a vue et ne verra.



Objectif Cinéma (c) D.R.

Objectif Cinéma : Comment vous-êtes vous retrouvé à la tête de ce projet ? C'est Adjani qui vous a imposé ?

Bruno Nuytten : Non, elle ne m'a pas imposé. Je ne vivais plus avec elle depuis deux ans. On ne se voyait plus du tout. A la fin des tournages de "Jean de Florette" et "Manon des Sources", Isabelle m'a appelé et m'a parlé de ce sujet. Je ne connaissais pas du tout l'histoire de Camille Claudel. Elle a cherché des metteurs en scène et personne ne semblait alors excité de faire un film d'époque sur l'art et les artistes au XIXème siècle. Cela ne m'emballait pas non plus beaucoup au début. J'ai lu finalement différentes choses sur le personnage et j'ai pensé que cela méritait tout de même réflexion. Isabelle avait fait travailler plusieurs scénaristes sur le sujet. Je n'étais convaincu par aucun des différents traitements de l'histoire qui avaient été faits. J'ai demandé alors à Isabelle d'écrire moi-même une version. J'ai demandé à une amie américaine, Marylin Goldin, de m'aider à faire des recherches. Nous avons eu accès à tous les documents de la famille Claudel, les sculptures... J'ai ensuite écrit seul un pavé de 350 pages avec beaucoup de pire et un peu de meilleur, avec cependant une trame et surtout un personnage qui commençait à exister. C'est alors que Christian Fechner s'est engagé à produire le film et qu'il m'a alors demandé d'écrire le scénario proprement dit. C'est un scénario bâtard qui ne triche pas sur l'histoire d'amour : comme il n'y a aucune preuve d'une liaison amoureuse entre le sculpteur et la jeune fille, je ne l'ai pas raconté. C'est avant tout un portrait d'Isabelle. Je pouvais montrer ce que je savais d'elle.



Objectif Cinéma (c) D.R.

Objectif Cinéma : Comment expliquez-vous le fait que Isabelle Adjani n'ait pu tourné beaucoup de films depuis celui-ci ?

Bruno Nuytten : En plein milieu de l'écriture du scénario de "Camille Claudel", est arrivée cette histoire de rumeur qui a déclaré Isabelle atteinte du sida et mourante. Cette affaire a pris des proportions insensées : un jour "France-Soir" m'a appelé en disant "on a le cadavre devant nous, vous devez dire la vérité maintenant !" et le lendemain ils avaient préparé la nécro d'Isabelle !! La composition de la page de une était déjà faite !! Tout cela a évidemment beaucoup touché Isabelle, d'autant plus qu'on avait un ami commun, médecin, qui venait de mourir du sida. Cette rumeur est née dans un festival de Cannes à la fin des années 80 et a s'est propagée ensuite dans Paris et à l'étranger. Isabelle a essayé d'avoir des certificats médicaux pour prouver qu'elle n'était pas atteinte du sida et les médecins, le corps des infirmiers se sont faits complices de la rumeur en déclarant que leurs collègues avaient croisé Adjani avec une perruque blonde... Tout cela rayonnait autour de Marseille principalement.
La seule façon de survivre à cela, c'était soit de déclarer Isabelle morte, soit de tourner "Camille Claudel" pour montrer qu'elle était bel et bien vivante. Cette histoire l'a atteinte d'une manière qu'on peut difficilement imaginer. Elle était un symbole parfait : d'origine étrangère, jeune et belle femme qui a réussi, qui a du talent, qui fréquente des homosexuels...

Objectif Cinéma (c) D.R.

Tout ce que j'ai bâti à partir de là sur l'écriture du film était lié au fait que j'avais envie qu'elle survive comme comédienne à tout cela. Elle était anéantie. Cela explique les redondances à la fin de "Camille Claudel", ces nombreuses scènes où on la voit et la revoit : c'était lié à l'envie que j'avais alors de la faire vivre, curieusement d'ailleurs au moment où Camille Claudel s'éteint. Il y a eu un échange très curieux et assez intéressant avec le recul. En même temps, la surenchère médiatique autour de ce film est liée au colportage de la rumeur par les journalistes eux-mêmes. C'était de leur part une forme d'excuse et on a plus parlé alors que d'elle. On a moins parlé de Gérard Depardieu. Ce n'est pas qu'Isabelle avait voulu prendre toute la place, c'est que la presse voulait s'excuser de l'avoir tué trop tôt. C'est une chose qui a dû la griffer pour toujours. Cela peut expliquer ses errances suivantes. En dehors de cela, elle a peut-être mal de voir que je ne m'en sorte pas du tout depuis ce temps et que je sois devenu d'une certaine manière Camille Claudel ! Elle préfère alors rester elle-même un peu Camille Claudel pour que je le sois moins...


Objectif Cinéma : Est-ce que d'autres comédiens vous ont vraiment impressionné sur des tournages...
Dewaere par exemple, est-ce que vous vous êtes entendu avec lui ?


Bruno Nuytten : Pas très bien. J'étais très impressionné par son état de grâce. Je l'ai connu sur le tournage des "valseuses", et retrouvé sur "la meilleure façon de marcher"...

Objectif Cinéma (c) D.R.

Sur "les valseuses" tout le café-théâtre était là, avec la pêche, la désinvolture, une certaine justesse de ton ; le tandem avec Depardieu était assez réussi, mais ce qui m'a le plus intéressé c'était "Hôtel des Amériques" où j'ai vu un homme blessé. J'ai cru comprendre que Dewaere avait eu alors une vraie déception par rapport au peu de reconnaissance de son travail sur "Série Noire" de Corneau.

Après "Série Noire", je pensais qu'il allait s'engager dans une voie sombre mais dont on verrait jaillir quelque chose d'assez génial : quelque chose de tout à fait unique chez les acteurs hommes, une véritable prise de risque physique, une mise en danger.




.....................................................
Réalisateur
2000 Passionnément 1992 Albert souffre 1988 Camille Claudel
.....................................................
Directeur de la photographie

1986 Manon des sources de Claude Berri
1986 Jean de Florette de Claude Berri
1985 Détective de Jean-Luc Godard
1984 La Pirate de Jacques Doillon
1984 Fort Saganne de Alain Corneau
1984 Les Enfants de Marguerite Duras
1983 Tchao, pantin ! de Claude Berri
1983 La vie est un roman de Alain Resnais
1982 Invitation au voyage de Peter del Monte
1981 Possession de Andrzej Zulawski
1981 Un assassin qui passe de Michel Vianey
1981 Garde à vue de Claude Miller
1981 Hôtel des Amériques de André Téchiné
1980 Brubaker de Stuart Rosenberg
1979 Les Soeurs Brontë de André Téchiné
1979 French Postcards de William Huick
1978 La Tortue sur le dos de Luc Béraud
1978 Zoo zéro de Alain Fleischer
1977 Le Camion de Marguerite Duras
1977 La Nuit tous les chats sont gris
1976 Barocco de André Téchiné
1976 Mon coeur est rouge de Michèle Rosier
1976 La Meilleure façon de marcher de Claude Miller
1976 Son nom de Venise dans Calcutta désert de Marguerite Duras
1975 L'assassin musicien de Benoit Jacquot
1975 India Song de Marguerite Duras
1975 Les Vécés étaient fermés de l'interieur de Patrice Leconte
1974 Souvenirs d'en France de André Téchiné
1974 Les Valseuses de Bertrand Blier
1970 The Dog de Lee Jaffe (USA)- Inédit
1971 Tristan et Iseult de Yvan Lagrange
1971 La ferme du Gange de Marguerite Duras
1969 Une ville moderne de JD Bloesch


2 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci Fred! excellent article
jluc31

fredjani a dit…

Balèze la personne qui l'interroge, on sent qu'elle aime le cinéma tout autant que le réalisateur... Ce travail effectué en tant que directeur de la photo ! Et ce film Camille Claudel....Je trouve qu'il manque au cinéma ...

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